dimanche 23 septembre 2018

Vues du Centre. Bayrou ou l’éternel opposant médiatique

Par Jean-François Borrou

Dans cette rubrique, nous publions les points de vue de personnalités centristes qui ne reflètent pas nécessairement ceux du CREC. Ces points de vue ont pour but d’ouvrir le débat et de faire progresser la pensée centriste.
Jean-François Borrou est le pseudonyme d’un journaliste proche des idées centristes.

Revoilà François Bayrou dans l’actualité jonglant entre les plateaux de télévision, les studios de radio et les rendez-vous avec la presse écrite.
Et, encore une fois, les micros se tendent, les caméras filment et les stylos grattent le papier pour l’entendre dire du mal du pouvoir en place.
Car, qu’il le veuille ou non (mais on suppute qu’il en est complètement conscient), le leader du MoDem est l’opposant médiatique par excellence, celui que les journalistes vont chercher pour critiquer ceux qui gouvernent.
Après Mitterrand, ce fut Chirac (celui de 1995, parce qu’avant, il avait été son ministre…); après Chirac, ce fut Sarkozy; après Sarkozy, ce fut Hollande.
Et aujourd’hui, après Hollande, c’est Macron alors même qu’il fait partie de la majorité présidentielle!
Pas un n’a échappé aux critiques virulentes du Béarnais.
Celui qui fut destinataire de son ire la plus acerbe fut même Emmanuel Macron, le président en place qu’il est sensé soutenir, alors qu’il n’était que candidat à la présidentielle.
Rarement on avait vu une telle hargne (puis ce fut un ralliement inconditionnel!).
Certains pourraient louer son indignation permanente face aux puissants.
Malheureusement, cette indignation ressort en avant d’une ambition personnelle qui se pare bien entendu d’une unique volonté de servir le pays.
Mais le centriste ne peut pas gommer sa rage constante de vouloir devenir président de la république avec ses candidatures multiples et, ne l’oublions pas, son ralliement forcé à Macron alors même qu’il avait prévenu tous les journalistes de sa volonté de se présenter en 2017 parce qu’il pensait gagner alors que les sondages ne lui donnaient pas plus que 10% des intentions de vote.
Et plusieurs de ses amis lui prêtent l’intention d’être candidat en 2022…
Quelques autres de ceux-ci pensent plutôt qu’il vise Matignon une fois que la popularité de Macron et du premier ministre actuel, Edouard Philippe, sera au fond du trou.
Aujourd’hui, il tente se surfer sur l’impopularité d’Emmanuel Macron et des attaques constantes des médias contre ce dernier pour se poser en sage centriste qui dit comment il faut faire les choses et qui se pose, subliminalement, en recours pour aider ce même Macron à s’en sortir.
Une sorte de bon samaritain en quelque sorte…
Le problème, c’est qu’être constamment contre, même quand vous faites partie de la majorité présidentielle, n’est pas très constructif et très loyal.
Mais Bayrou, qu’il y croit ou non, s’est auto-investi d’une mission qui est d’être le dernier recours de la France et de la république.
En attendant que cette heure arrive, il continue, inlassablement, à être l’opposant médiatique, seule manière d’exister pour lui depuis 30 ans dans cet univers politico-médiatique impitoyable.
Et tan que ça marche…

Jean-François Borrou


samedi 22 septembre 2018

Vues du Centre. L’Europe des centristes n’est ni celle de Viktor Orban, ni celle de Theresa May

Par Aris de Hesselin & Alexandre Vatimbella

Dans cette rubrique, nous publions les points de vue de personnalités centristes qui ne reflètent pas nécessairement ceux du CREC. Ces points de vue ont pour but d’ouvrir le débat et de faire progresser la pensée centriste.
Aris de Hesselin est un avocat international, centriste et un européen, défenseur d’une mondialisation humaniste. Ses propos sont les siens et non ceux du CREC.
Alexandre Vatimbella est le directeur du CREC.

L’Union européenne a fait de nombreuses erreurs.
Parmi elles, deux particulièrement importantes: l’élargissement qui a permis en 1972 au Royaume Uni de devenir membre puis celui qui a permis, entre 2003 et 2005, aux ex-pays de l’Est d’entrer dans l’union.
Pendant des années, avant leur intégration dans ce qui s’appelait alors la Communauté économique européenne, les Britanniques n’avaient cessé de vouloir détruire l’Europe de l’extérieur par de multiples manœuvres indignes d’un grand pays.
Une fois à l’intérieur, ils n’ont continué cette entreprise en tentant de faire de l’union une simple zone de libre échange et à faire en sorte d’empêcher son approfondissement politique par de multiples blocages peu ragoutantes tout en réclamant constamment qu’on leur rende leur argent (en gros de récupérer ce qu’ils donnaient au budget de l’UE pour leur économie dans une vision complètement à l’opposé du fondement même du Traité de Rome).
Lorsque l’empire soviétique s’est effondré, une des grandes peurs des Européens «de l’Ouest» était que les pays derrière le rideau de fer ne tombent dans la désorganisation et la violence, surtout qu’ils se fassent la guerre entre eux à propos de questions territoriales et de population.
Ainsi, par exemple, il y a de nombreuses minorités hongroises dans les pays limitrophes de la Hongrie qui a toujours réclamé qu’elles soient (ré)intégrées à une «grande Hongrie».
Faire entrer ces pays dans l’Union européenne permettaient de contenir ces tensions et d’éviter un conflit dont on a vu, en grandeur nature, les ravages dans l’ex-Yougoslavie (et l’incapacité de l’Union à le régler).
Du coup, de la Pologne à la Roumanie, en passant par la Hongrie et ce qui était alors la Tchécoslovaquie, on a permis à des pays qui n’étaient pas du tout préparés à faire partie d’une Europe intégrée (et dont les motifs d’entrée étaient de se protéger contre l’ogre russe et de permettre à leur économie de sortir d’un certain sous-développement), à la rejoindre, provoquant depuis des tensions sans fin qui culminent aujourd’hui avec des gouvernements polonais et hongrois populistes et de droite radicale voire extrême.
Bien sûr, on peut voir le «bon côté» de ces deux erreurs fondamentales comme d’ailleurs l’ont fait les Européens pendant des années.
Ainsi, il valait mieux avoir la Grande Bretagne dans l’Union plutôt que dehors, elle qui sapait sans relâche ses fondements et était constamment tournée vers les Etats-Unis plutôt que vers le vieux continent.
De même, la zone de l’Union est depuis la fin de la Deuxième guerre mondiale un espace extraordinaire de paix et l’intégration des ex-pays de l’Est a permis que cela continue (on voit d’ailleurs que la non-intégration de l’Ukraine a permis à la Russie de l’attaquer alors que les pays Baltes sont protégés contre une possible agression).
Mais pour aboutir à cette situation, l’Union européenne a du renoncer à son idéal, à son objectif le plus grand, créer une fédération européenne intégrée faisant d’elle une utopie concrète et une grande puissance capable de maîtriser son destin et de s’imposer sur la scène internationale.
Oui, pour sa tranquillité, l’Union a accepté un consensus ad minima qui a transformé son projet en un simple club où chacun peut se plaindre d’y être afin d’en tirer profit constamment tout en y restant bien au chaud…
Ce n’est évidemment pas l’Europe des fondateurs, des Jean Monnet et des Robert Schuman, des Alcide de Gasperi et des Konrad Adenauer.
Ce n’est pas l’Europe des centristes.
L’Union européenne n’est pas, loin de là, ce grand espace de la démocratie républicaine libérale, aux principes et aux valeurs humanistes, qui rayonne dans le monde pour le profit d’un grand peuple européen uni par ce qui le rapproche plutôt que par un simple intérêt dont le ciment s’effrite de jour en jour sous le coup des mensonges des populistes et des extrémistes mais aussi par l’égoïsme des nationalismes étriqués.
Peut-on retrouver un élan comme se proposait de le faire la Constitution européenne que les Français comme d’autres ont rejetée voici quelques années?
C’est ce que se proposait de faire Emmanuel Macron lors de sa campagne électorale et qu’il a tenté de faire depuis son élection.
Il a, pour cela, prononcé des discours d’une grande importance et s’est attelé à cette tâche primordiale pour l’Europe mais aussi tous les pays de l’Union dont, évidemment, la France.
Les résultats tardent à venir devant tous les obstacles qu’il doit affronter.
Mais il faut espérer, pour l’avenir de l’Union européenne, qu’il va réussir à débloquer une situation qui semble malheureusement bien verrouillée même si, parfois, des élans communautaires permettent d’espérer.
La condamnation des pratiques populistes et anti-démocratiques de Viktor Orban, le premier ministre populiste de Hongrie, par de nombreux gouvernement et par le Parlement européenne est l’un d’eux.
Tout comme le retoquage bienvenu par les 27 pays membres du plan de Theresa May pour le Brexit où, encore et toujours, les Britanniques veulent de l’Union, l’argent et l’argent du beurre, qu’ils soient à l’intérieur ou à l’extérieur.
Mais il en faudra beaucoup plus pour relancer l’idéal européen et refaire de l’Union européenne un espoir humaniste.
Les prochaines élections au Parlement européen seront, de ce point de vue, un indicateur grandeur nature.
Face aux populistes qui veulent brider voire détruire l’Union, de la Pologne à l’Italie en passant par la Hongrie où ils sont au pouvoir mais aussi de la France à l’Allemagne en passant par les Pays-Bas où ils sont puissants, il faut que tous ceux qui la défendent, qu’ils adhèrent aux étiquettes «progressistes», «centristes», «libéraux», «humanistes» ou «sociaux», fassent front commun.
Cela ne veut pas dire, forcément, des listes communes, mais un discours commun sur ce que doit représenter l’Union, sur son présent et son avenir.
Les résultats ne montreront peut-être pas ce qu’est aujourd’hui l’Union européenne mais certainement le travail à accomplir dans les années qui viennent.
Et le chantier sera titanesque.

Aris de Hesselin & Alexandre Vatimbella


jeudi 20 septembre 2018

Actualités du Centre. «Engagé et exigeant» envers Macron, Bayrou continuera à dire ce qu’il pense

François Bayrou
Sur les antennes de RTL puis sur le plateau de Cnews, François Bayrou est revenu sur ses critiques envers l’action du Président de la république et du gouvernement ainsi que sur plusieurs sujets d’actualité dont l’Europe et l’«affaire» Benalla.
Extraits de ses interventions

► Cnews
- On va enchaîner sur ce que disait le Canard Enchaîné, c'est vrai que vous avez pris vos distances avec Emmanuel Macron? 
C'est n'importe quoi. Je n'ai aucune distance avec le Président de la république mais je défends l'exigence qui a été signée dans le contrat de l'élection présidentielle entre le nouveau Président de la République et les Français.
- Mais on dit que vous êtes fâchés, que vous ne le prenez pas au téléphone, qu'il ne vous appelle pas... 
J'ai avec le Président de la république, et c'est normal, des relations qui sont confiantes et fréquentes. 
- Mais cela ne vous empêche pas de dire ce que vous pensez de lui, j'espère...
Le piège de la V° République est : quand le pouvoir est installé, tout le monde se tait. Or, ce que je crois, c'est que dans une majorité, dans la vie politique, dans une démocratie, on a besoin de voix libres, qui n'ont rien à demander ni à attendre, et qui sont là pour marquer à quel point il y a une attente dans la situation, et qui soutiennent et appellent à ce que l'on soit dans une étape encore plus positive, constructive.
- Par exemple, l'été et la rentrée, dont on a dit qu'il y avait une sorte de malédiction, qu'est-ce que ça vous inspire, pour la démocratie, la société politico-médiatique française?
D'abord, ce qui s'est passé ces deux dernières semaines est très important: on avait des «réformes». Je défends le fait que les réformes aient un sens, que l'on sache où l’on va. Trop souvent on oublie de rappeler ce sens nécessaire. Parce que ce que nous sommes en train de construire, ça n'est pas seulement une société moderne, adaptée au marché mondial, c'est une société avec un projet. Si j'osais, je dirais que c'est une civilisation. Et la France est la seule à pouvoir faire ça. Donc ce qui s'est passé ces deux dernières semaines: on est passé d'une multiplication de réformes à deux projets, qui sont très importants: le premier, le plan pauvreté, et c'est s'attaquer aux racines de la pauvreté «transmise», ce que vous recevez ou pas en héritage. Deuxième projet, la santé, un très grand projet. On va changer la manière dont la santé est organisée en France.
- Mais est-ce que la société politico-médiatique le reflète, pour vous, puisque vous êtes «libre»?
Vous savez bien, vous en faites partie, le défaut principal de cette société-là est qu'on fait des affaires, des scandales, avec n'importe quoi. On met sur le même plan des choses qui pourraient être graves et des choses sans poids. L'affaire Benalla par exemple, tout le monde voit de quoi il s'agit. Cette accélération, ce perpétuel orage, créés autour d'éléments qui n'ont pas de poids, sont relayés par les chaînes d'info en continu. 
- Vous avez dit qu'il faut donner du sens, est-ce que vous souhaiteriez qu'Emmanuel Macron s'exprime, s'adresse directement aux Français pour donner ce sens?
Je pense qu'il n'y a que le Président de la république qui puisse tracer le cadre, donner les grandes directions du projet qu'il applique et qu'il a proposé aux français. Il faut mettre en relation cet extraordinaire événement qui s'est passé au printemps 2017, l'effondrement des deux « tours jumelles », le PS et LR qui tenaient le monopole du pouvoir. On en perd le sens ou le sel, on croit que c'était un accident mais ce n'est pas le cas. C'était l'attente profonde des français et seul le Président de la République peut remettre en perspective l'action. On a besoin qu'il s'exprime. Je pense qu'il a fait ces deux discours très importants sur la pauvreté et la santé, et désormais je pense que le moment vient où il va devoir devant les Français rappeler le sens de son action et aussi ce qu'il a appris depuis 18 mois. 
- Vous avez suivi l'audition d'Alexandre Benalla devant les sénateurs, comment l'avez-vous trouvé?
J'ai trouvé que c'était une audition très intéressante. Je ne connaissais pas ce garçon, je l'avais vu une fois dans un journal télévisé. Mais là, c'était direct. C'est un homme très intelligent, et quand on met en relation cette personnalité avec son âge, alors on se disait qu'on comprenait tout d'un coup pourquoi le Président de la République avait eu tout d'un coup cette confiance en lui. Il a répondu à toutes les questions et l’on s'est rendu compte – en tout cas à mes yeux – que d'affaire Benalla, il n'y avait pas. Je pense qu'il est sorti du cadre en allant participer à une échauffourée où il n'aurait pas dû être avec des manifestants et forces de l'ordre. C'est répréhensible, mais ce n'est pas un crime. On a vu qu'il n’y avait rien de plus normal que la fonction qu'il occupait malgré sa jeunesse, et que probablement la majorité des attitudes à son égard vient du fait qu'il ne correspond pas au cadre habituel. 
- Alexandre Benalla a expliqué qu'il n'avait pas de fonction de sécurité opérationnelle à l'Elysée, qu'il n'avait pas d'avantages, qu'il a porté son arme à trois reprises, qu'il n'a jamais été policier ni garde du corps d’Emmanuel Macron. Vous le croyez? 
Je le crois. Et hier, ce qui se ressentait, c'est qu’au fond il n'y avait pas d'affaire ni de secret d'Etat, il n'y avait pas d'atteinte à la loi derrière ça. 
- Vous savez que quelques sénateurs l'ont trouvé malin, dissimulateur...
Un jeune-homme de vingt-sept ans, qui passe deux heures et demie devant une commission d'enquête formée de sénateurs très expérimentés et pour la plupart d'entre eux habiles dans le questionnement, et qui donne cette image de réponse directe, de présence, et qui n'évite aucun des obstacles, et bien je pense que ça ne correspond pas à cette critique. 
- Après 15 mois de présidence Macron, est-ce que votre diagnostic est le même que celui d'échec que vous prédisiez à François Hollande à l'époque? 
Non, ça n'est pas le même. Il y a des éléments qui sont des éléments d'inquiétude, mais je crois qu'Emmanuel Macron a en lui de quoi reprendre la maîtrise de ce grand projet. Ces dernières semaines, cette présence du projet porté par le Président de la République au sein de l'action gouvernementale s'était un peu effacée.
- Aujourd'hui, Emmanuel Macron rencontre les chefs d’Etat et de gouvernements de l'Europe à Salzbourg pour parler de l'avenir de l'Europe, et du problème des migrants notamment. On va assister à une confrontation Macron, Merkel, Sanchez face à Kurz, Salvini et surtout Orban. Le nationalisme est-il aujourd'hui en position forte? Comment lui répondre?
Je ne veux pas utiliser le mot «nationalisme» à tout bout de champ, la nation pour beaucoup de gens c'est important. Ce que je vois c'est de la démagogie: des dirigeants qui, au lieu de s'adresser au peuple en responsabilité, vont essayer d'exciter ces passions pour en tirer un avantage électoral, ce qui est extrêmement risqué. Au sein des peuples, lorsque vous excitez les passions contre tel ou tel alors vous êtes sûr d'arriver à un grave accident. L'Europe a une responsabilité essentielle, c'est ce que le Président de la république va dire, j'imagine, elle est de savoir comment on garantit nos frontières, l'action qu'on mène pour que les réfugiés puissent un jour demeurer dans leur terre, ce qu'on bâtit comme économie là-bas pour qu'ils puissent y rester...
- Les Républicains se sont accrochés avant-hier sur la conception de l'Europe d'Orban, ça a des conséquences en France... 
Vous voyez bien ce que ça veut dire. Ce qu'on appelle la droite européenne, le parti populaire européen, est en train de se fracturer sur cette question: L'Europe respecte-t-elle les valeurs qu'elle a elle-même proposées au monde, en fait-elle une richesse: on maîtrise l'immigration, on identifie les risques, on fait en sorte que nous participions au développement des pays qui sont en train d'exploser, à leur paix et à leur développement, ou bien on fait au sein de la population européenne une espèce de guerre civile. 
- Vous ferez partie des militants européens progressistes?
Je n'aime aucun de ces mots. Je suis quelqu'un qui, toute sa vie, a cru ou su qu'on ne pouvait pas imaginer un avenir pour nos pays si nous étions chacun pour soi, sinon on est mort. Vous avez en face de vous Trump, Poutine, la Chine, trois dirigeants extrêmement déterminés et qui font prendre des risques au monde. Si nous sommes isolés en face de ces risques nous n'avons pas la moindre chance d'imposer la moindre idée. 
- Je sais que vous allez avoir les universités d'été du Modem, vous restez dans la majorité autour de Macron...  
Engagé et exigeant. 

► RTL
- Vous avez dit: «je suis inquiet que la perspective de la politique actuelle, celle que mène Emmanuel Macron, soit uniquement gestionnaire et conservatrice». Gestionnaire et conservatrice? 
Ces derniers jours, on a eu les deux contre-épreuves. Quelle est mon inquiétude ? Quelle était l'inquiétude que j'ai exprimée là? Les Français n'ont pas élu, en Emmanuel Macron, un président gestionnaire, ni une technocratie. Ils ont élu, au contraire, un projet. Et ce projet ne peut être qu’un projet de société, pas un projet de gestion, d’économie,… Avec le plan pauvreté et le plan santé, le président de la République a montré - peut-être cela ne s'est pas encore entendu, et peut-être qu’il faut le souligner - que son projet n’était pas un projet gestionnaire. C'était un projet pour remodeler la société française, et pour que trouvent leur place ceux qui ne l'ont pas ou ceux qu’ils ne l'ont pas encore.  
- Cela veut dire que ces deux contre-exemples comme vous dites, viennent vous rassurer parce que ce qui a précédé, pouvait être une gestion trois gestionnaire, trop «techno»? Vous allez d’ailleurs faire un livre là-dessus.
Je ne veux pas être déplaisant mais je suis d'une franchise absolue. La preuve, vous venez de citer une phrase. Je pense que le moment où nous sommes, dans l'histoire de notre pays, sans vouloir employer de grands mots, c'est le moment où l’on a besoin de réaffirmer que le projet français n'est pas seulement un projet d'adaptation au monde comme il va, c'est-à-dire, au monde des rapports de force, au monde du plus fort et au monde du plus riche. Le projet français, c'est autre chose. C'est le monde du plus juste, ou en tout cas c'est la recherche du monde du plus juste. Ce qui se passe à l'Education nationale, pour moi, qui ai exercé cette responsabilité, c'est une renaissance. On a vécu des années précédentes dans lesquelles, l'Education nationale était peu à peu vidée de sa mission essentielle, la mission de transmission des fondamentaux et des humanités: au fond la culture générale, donner à chaque enfant la boussole pour se retrouver dans la jungle dans laquelle nous vivons, la jungle d’internet, etc. On avait le sentiment cruel que c'était en train de disparaître. Et j'avais, comme beaucoup – mais peut-être parce que mon histoire personnelle est celle d'un parent et d'un professeur quand j'étais jeune – j'avais le sentiment que l’on était en train de perdre l'essentiel. Cela se reconstruit et cela se reconstruit de manière absolument tangible: la preuve c'est le dédoublement des classes au cours élémentaire dans les milieux difficiles. 
- Cela manque un peu d'explications? C'est un peu la tarte à la crème: quand un gouvernement est en difficulté, c’est qu’il n’explique pas suffisamment, qu’on ne voit pas sa vision…
L'action du gouvernement ne peut pas se résumer à des réformes successives. Car les réformes, on ne sait pas exactement dans quel sens elles vont. Et il peut y avoir des réformes qui vont dans un très bon sens et des réformes qui vont dans un moins bon sens. Ce n'est pas la réforme pour la réforme. On a besoin de replacer dans un cadre, qui soit le cadre d'un projet d'une nation pour elle-même. 
- Et c’est au président de la République de le faire?
Et c’est au président de la République de le faire, en donnant la dimension des objectifs à atteindre. C'est au président de la République de le faire, et je crois que personne ne peut le faire à sa place.
- J'ai deux questions rapides: vous aviez dit pendant la campagne, à Emmanuel Macron, de mémoire: «Vous n'avez pas l'âge qu'il faut pour être président. Mais ce n’est pas grave». Bref, vous manquez peut-être un peu d'expérience. Est-ce que c'est un souci? Est-ce qu’il y a un peu un manque d'expérience dans ce qui se passe en ce moment ?
Je pense que le problème est davantage, ou au moins, le problème des équipes qui l’entourent que le sien propre. Parce que lui, l’expérience, il va l’acquérir vite. En tout cas, les tempêtes, les orages, les difficultés, ça forme. En revanche, il est arrivé aux responsabilités avec autour de lui des équipes qui, elles, n'avaient pas toute cette expérience de grandes responsabilités.
-  a l'Élysée, à Matignon ? 
Autour de lui, dans le système de l'exécutif. Et d'ailleurs, c'est vrai aussi dans le législatif, c'est vrai dans les assemblées.
- Un dernier mot encore. L'affaire Benalla. Vous ne comprenez pas que le président lui-même conteste le droit du Sénat d'investiguer, d'auditionner par exemple son ex-collaborateur, ce matin. 
Ce n'est pas exactement ce que j'ai dit. Je ne crains pas du tout cette audition, et je ne vois pas ce qu'on pourrait trouver. C'est une affaire, à mes yeux, transparente. C'est -à-dire celle d’un jeune homme plongé dans l'univers du pouvoir, nimbé de ce pouvoir, et qui tout d'un coup perd le sens des réalités, et se met à avoir des attitudes de cow-boy pour simplifier. Donc pour moi, c'est très simple. Et je pense que le Sénat va aller exactement dans le sens de ce qu'il a dit, c'est-à-dire comprendre l'organisation de l'Élysée. Il n’y a pas grand-chose à essayer de comprendre, il y a pas de secret dans tout ça, il n’y a pas de secret d'État, profond, dissimulé. Tout cela, c'est un fantasme. En revanche, le président de la République a la responsabilité, c'est la Constitution elle-même qui le dit, de veiller à l'équilibre des pouvoirs. Chacun doit être dans son rôle. Je ne veux pas dire que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Ce n’est pas ma manière de voir, mais je pense que chacun doit être dans son rôle, et qu'il n'y a rien à craindre dès lors que chacun est dans son rôle, parce qu’au fond, c'est cet équilibre que les Français veulent: ils veulent du pouvoir, de l'autorité, et ils veulent des contre-pouvoirs qui sont un bienfait pour cet équilibre démocratique.