lundi 14 juin 2021

Regards centristes. 25 – Le Centrisme est-il pragmatiste?

Regards Centristes est une série d’études du CREC qui se penchent sur une question politique, économique, sociale ou sociétale sous le prisme d’une vision centriste. Vingt-cinquième numéro consacré à la relation entre le Centrisme et la philosophie pragmatiste, à l’influence de celle-ci sur l’action politique défendue par le Centre et les centristes.

Evacuons immédiatement l’idée selon laquelle le pragmatisme que pourrait pratiquer le Centre serait celui de l’opportunisme, celui de se conformer à l’air du temps et de prendre position dans une optique uniquement électoraliste, pour plaire au plus grand nombre.

Cette définition populaire et négative du pragmatisme n’est évidemment pas celle que nous allons discuter ici.

Ni de celle qui est usuellement utilisée pour définir quelqu’un qui privilégie toujours la pratique et rejette toute théorie, qui s’adapte au réel sans vouloir y toucher, surtout qui s’accommode de ses effets négatifs par paresse, parce qu’il serait trop astreignant de s’y attaquer, ou simplement par fatalisme.

Le pragmatisme dont il sera question ici est une pratique politique dérivée d’une philosophie venue des Etats-Unis mais qui elle se nourrit d’influences allant de Hegel à Descartes, de Hume à Spinoza.

Ses représentants les plus célèbres sont William James et John Dewey même si la démarche pragmatiste fut mise en avant, d’abord, par Charles Sanders Pierce en 1878.

 

► Le pragmatisme est un mode de pensée ou une attitude philosophique, plutôt qu’une doctrine ou un ensemble de dogmes.

Il se veut proche du concret et valorise l’action («Pragmatisme» vient du grec pragma, c’est-à-dire le résultat de la praxis, l'action en grec).

Etant une forme d’empirisme, il se méfie de l’intellectualisme et des idées abstraites – à moins qu’elles ne prouvent leur utilité concrètes – et privilégie ce qui fonctionne, ce qui est efficace pour la vie des gens.

Ainsi  ce qui importe pour les pragmatistes, ce sont les effets pratiques de l’action et non la mise en œuvre des grands concepts théoriques qui sont, selon eux, des constructions de l’esprit souvent trop éloignés de la réalité des choses.

Ainsi, pour William James, la vérité ne vient que de l’expérience et elle demeure contingente à un moment donné car tout est processus continu et en évolution.

Le vrai est donc en continuel formation et s’il provient d’une idée, celui-ci est un vérificateur de sa pertinence.

De même, pour John Dewey, la connaissance ne vient pas de l’observation d’un spectateur passif mais d’un acteur engagé qui se forge ses vérités en les vérifiant et en les expérimentant pour les valider.

Pour les pragmatistes, la vérité, c’est ce qui marche pour paraphraser William James.

Mais il serait faux de prétendre que le pragmatisme est une attitude sans nuance qui ne valorise que l’action et dénigre la théorie.

Ainsi, William James, dans son ouvrage «Pragmatisme», face à l’opposition entre l’empiriste matérialiste qui met en avant les «faits sensibles» et le rationaliste idéaliste qui met en avant les «principes idéaux», recommande le pragmatisme en tant que médiateur:

Il réfute l’affirmation selon laquelle l’idée théorique serait toujours à écarter face à l’action:

«L’empirisme matérialiste rejette positivement l'hypothèse défendue par la rationalité idéaliste d'un univers parfait et éternel coexistant avec notre expérience finie. Mais sur la base des principes pragmatiques, nous ne pouvons rejeter aucune hypothèse si des conséquences utiles à la vie en découlent. Les conceptions universelles, en tant que choses dont il faut tenir compte, peuvent être aussi réelles pour le pragmatisme que le sont les sensations particulières. Elles n'ont en effet aucun sens et aucune réalité si elles n'ont aucune utilité. Mais si elles ont une quelconque utilité, elles ont cette quantité de sens. Et le sens sera vrai si l'usage cadre bien avec les autres usages de la vie.»

Ce qu’il veut signifier, c’est que l’idée, même si elle ne peut être démontrée empiriquement, n’est pas à proscrire si elle a une utilité dans la vie quotidienne des gens.

Si quelqu’un veut croire en Dieu et qu’il se sent mieux dans sa vie grâce à cette foi, alors l’idée de Dieu a un sens positif.

Dès lors le pragmatisme est une attitude où la vérité ou la valeur d’une idée ou d’un acte est mesurée par son efficacité et ses conséquences positives.

Le pragmatisme dans sa volonté d’expérimentation et de discussion où l’on discute pour choisir la meilleure voie mais également et surtout en reconnaissant la pluralité des «vérités», c’est-à-dire la diversité des opinions et des croyances dans ce qui marche, est démocratique par excellence.

Ainsi, James prônait la tolérance et le respect de l’autre et de sa pensée ou de sa manière de vivre.

Pour lui, la meilleure société était celle qui valorisait les différences et permettait à chacun de vivre ses «particularités», le tout dans le respect mutuel, c’est-à-dire la démocratie libérale.

Selon John Dewey, la démocratie est « plus qu'une forme de gouvernement », c'est « un régime d’association et d’échange d'expériences conjointes».

 

► Le Centrisme emprunte au pragmatisme sa démarche de recherche et d’expérimentation du mieux et sa finalité de mettre en place ce qui marche tout en considérant qu’il ne s’agit toujours que d’un processus en cours, c’est-à-dire que le mieux du jour n’est pas forcément le mieux du lendemain donc que la réforme doit être permanente dans une vision progressiste.

Mais le Centrisme n’est pas qu’un pragmatisme, il est avant tout un humanisme.

Si le pragmatisme est une démarche démocratique, elle ne porte pas forcément en elle des valeurs humanistes et ne procède pas toujours dans le cadre du juste équilibre même si, comme nous l’avons vu, William James ne rejette pas, loin de là, les idéaux lorsque ceux-ci ont leur «utilité», ce qui est bien sûr le cas de ceux qui portent la démocratie et l’humanisme.

Dès lors le Centrisme, parce qu’ancré dans le réel et dans l’observation des faits, parce que considérant que la réforme est un processus constant d’adaptation, parce qu’il estime que ce qui fonctionne est bien la «vérité» (du moment), parce qu’il considère que les idéologies brouillent explicitement cette vérité, parce qu’il n’est pas un clientélisme comme le sont le conservatisme et le socialisme, est bien un pragmatisme.

Mais sa dimension humaniste de primauté de l’humain, son individualisme personnaliste, son attachement au respect lui donne une dimension supplémentaire.

Surtout, c’est bien son humanisme qui guide son pragmatisme et non le contraire.

Si, dans le cadre de cette étude on voulait définir le Centrisme, on dirait qu’il est un humanisme pragmatique et non un pragmatisme humaniste.

 

Alexandre Vatimbella avec l’équipe du CREC

 

Dans la même collection:

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- 2 Le libéralisme n’est pas monolithique mais son point d’équilibre est au centre

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- 9 A la recherche de la proportionnelle juste et efficace

- 10 Pour le Centrisme, personnalisme et individualisme sont complémentaires

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- 14 De l’axe central, de son présent et son avenir

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- 22 Pourquoi et comment le Centrisme est devenu la pensée de la démocratie républicaine libérale du XXI° siècle

- 23 Le Centrisme du juste équilibre est le seul à concilier démocratie économique et sociale en une vraie démocratie politique

- 24 Pour le Centrisme, la méritocratie est nécessaire et un moteur du progrès

- 25 Le Centrisme est-il pragmatiste?