lundi 22 mars 2021

Regards Centristes. 24 – Pour le Centrisme, la méritocratie est nécessaire et un moteur du progrès

Regards Centristes est une série d’études du CREC qui se penchent sur une question politique, économique, sociale ou sociétale sous le prisme d’une vision centriste. Vingt-quatrième numéro consacré à la position du Centrisme en ce XXI° siècle face à la notion de méritocratie qui agite la société sur la manière dont elle doit appréhender le problème de la réussite sociale, de l’égalité des chances et de la justesse des incitations à participer au progrès.

La méritocratie est au cœur des débats sur les inégalités et les injustices, accusée de n’être qu’une fausse promesse, de faire perdurer l’ordre ancien où les classes dominantes continueraient à avoir la préséance sur les classes dominées dans une sorte d’illusion que les meilleurs réussissent toujours d’où qu’ils viennent alors qu’ils sont systématiquement issus des mêmes endroits, les milieux aisés et/ou élitistes.

De plus, le «mérite» qu’ont ceux qui bénéficient généralement de la méritocratie ne serait sujet à caution.

Ainsi, certains argumentent qu’il y a nécessité d’un renversement de la réussite sociale où ce seraient les tâches les plus pénibles comme éboueurs qui seraient plus respectables donc qui devraient être mieux récompensées, mieux considérés, non celles de cols blancs comme ceux de la finance, par exemple.

Mais, en réalité, il ne s’agit ici que d’une méritocratie inversée!

Libre à une société de vouloir mieux payer les tâches ingrates que les autres, c’est un débat de société qui peut et devrait avoir lieu mais, in fine, si l’on privilégie certains emplois par rapport à d’autres, on demeure dans cette méritocratie que l’on dénonce par ailleurs.

► Fondamentalement, la méritocratie est un outil neutre qui se propose de baser la réussite sociale sur la justice sociale (et non sur la justice immanente qui n’existe pas sur la Terre).

Mais, déjà, se pose la question tout aussi fondamentale des critères retenus par la société de mériter de réussir dans son travail, ce qui aiderait à vivre bien.

Privilégie-t-on dans le travail les capacités, les compétences, l’utilité sociale, la difficulté des tâches et/ou leurs pénibilités et/ou leur vertu, voire tous les critères énoncés?

Doit-on inclure dans cette méritocratie les comportements?

Et qu’est-ce que la récompense et son degré?

On peut même se demander si le travail possède une quelconque valeur qui impliquerait que l’on doive récompenser par un mécanisme méritocratique.

On comprend bien le caractère polysémique de la méritocratie contenu déjà dans son étymologie qui mélange les termes «mérite» et «pouvoir».

Si l’on peut idéaliser la méritocratie en affirmant vouloir que la justice soit l’unique juge de paix pour la réussite, on est sans doute dans une utopie.

Du coup, si les critères choisis sont restrictifs, c’est vrai, la méritocratie n’est pas juste pour tout le monde.

Mais, elle ne l’est pas du fait même de ce que nous sommes, c’est-à-dire inégaux dès notre conception et que certains ont des capacités générales plus grandes que d’autres et développent des compétences à un degré plus élevé que d’autres.

De plus, socialement parlant, tout dépend ce dont la société a besoin puisque c’est elle qui fixe les critères pour que ceux qui ont les capacités et les compétences, les utilisent pour eux tout en en faisant bénéficier la société toute entière directement ou indirectement.

Est-ce que l’on considère que créer des centaines de milliers d’emplois est un critère suffisant pour la réussite sociale et que la récompense peut faire de vous la personne la plus riche du monde?

Est-ce que l’on considère que trouver un remède à une maladie grave voire mortelle touchant des millions de gens est la quintessence de la réussite sociale et qu’elle doit être récompensée à hauteur du bienfait que la société en retire?

Mais, assurer la sécurité des citoyens, ramasser les poubelles, nettoyer les rues, entretenir les égouts et autres tâches dangereuses et/ou pénibles, demandant souvent une force physique certaine et/ou du courage, ne sont-ils pas des travaux qui sont d’une utilité sociale indispensable et ne doit-on pas récompenser ceux qui les font généreusement?

Ici, doit intervenir un autre élément qui est celle de l’agitation de la carotte.

La méritocratie ne serait-elle pas aussi et avant tout un moyen de libérer certaines énergies qui, sinon, demeureraient à l’état latent sans se concrétiser au préjudice de la communauté.

Ainsi, si Bill Gates ou Jeff Bezos se sont sans aucun doute enrichis plus que la normale, n’ont-ils pas néanmoins créé des emplois en très grand nombre grâce à leurs capacités?

Et, surtout, auraient-ils fait de même s’il n’y avait eu aucun bénéfice autre qu’intellectuel à le faire?

On peut en douter – et s’en désoler –, si ce n’est pour Gates ou Bezos mais, en tout cas, pour nombre d’entrepreneurs qui avaient clairement en tête de devenir riches, très riches, de voir leur statut social s’élever très haut.

Dès lors, c’est bien de dire à ceux qui ont des capacités et des compétences qui ne les mettraient sans doute pas au service de la collectivité s’ils n’y avaient pas de récompense à la clé, qu’ils seront gagnants s’ils les développent.

Et la société doit donc être prête à en payer le prix en laissant ceux qui les possède de pouvoir s’enrichir, quelques fois de manière exorbitante.

Parce que c’est comme cela que fonctionne une grande partie de l’Humanité depuis ses origines.

Bien évidemment, dans son essence, la méritocratie n’a pas de lien et ne doit pas en avoir avec l’origine sociale et la fortune familiale.

Ce qui suppose que la méritocratie soit établie sur une égalité des chances, les fameuses «opportunités» anglo-saxonnes.

Une égalité des chances qui, bien entendu, ne peut être basée sur des individus qui dès la naissance sont inégaux mais sur un système d’enseignement et de transmission du savoir ainsi que sur des procédures d’accès neutres (c’est-à-dire ne faisant pas de différence entre les individus mais les plaçant tous sur la même ligne de départ avec les mêmes opportunités de réussir) qui permettent de faire fructifier ses qualités innés et acquises du mieux possible.

Vu dans ce sens, la méritocratie est un processus en constante évolution et adaptation mais basée sur des fondations bien identifiées.

► Le Centrisme se veut une méritocratie pour deux raisons:

- premièrement parce qu’il considère qu’il s’agit idéalement du système d’organisation du travail le plus juste dans l’absolu, c’est-à-dire qui, lorsqu’il fonctionne le plus correctement possible, est le plus à même de récompenser le plus équitablement possible ceux qui s’en donnent la peine;

- deuxième parce qu’étant en prise avec le réel, il considère que tout en étant le système de réussite sociale le moins inégal dans une démocratie, il est en outre, le plus utile pour la société qui bénéficie alors des meilleurs compétences possibles.

Cependant, pour le Centrisme, la méritocratie ne peut être le seul élément qui régit un système social parce qu’en tant que technique de promotion sociale, elle ne prend pas en compte les accidents de la vie et des aléas qui font que certains ne parviennent pas à réussir grâce à ses mécanismes alors qu’ils le devraient.

Dès lors, d’autres mécanismes relevant de la solidarité et de la lutte contre les discriminations de toutes sortes doivent, sinon prendre le relais quand cela est nécessaire, tout au moins réajuster les situations pour permettre à l’égalité des chances de fonctionner.

En revanche, pour le Centrisme, renoncer au principe de la méritocratie serait donner une prime à la médiocratie, c’est-à-dire à décourager ceux qui veulent réussir tout en nivelant le niveau général par le bas.

Or une société ne progresse que par les énergies déployées par l’ensemble des individus pour réussir leur projet de vie du mieux possible.

Bien entendu, la société doit se poser la question ce que cela implique dans son fonctionnement, notamment si la réussite par la méritocratie d’une personne implique que toute sa famille, pendant des générations, doit bénéficier des bienfaits que cela lui aura occasionné?

De même, est-ce que la réussite dans un domaine engendre un pouvoir dans d’autres alors même qu’il n’y a pas, de la part de la personne, un investissement méritocratique dans celui-ci.

Est-ce qu’un entrepreneur doit avoir de par sa réussite économique un poids particulier supérieur dans la politique aux autres citoyens?

Et inversement pour une personnalité politique dans l’économie?

Idéalement, la réponse à ces questions est négative mais dans les faits on constate que ce n’est pas toujours le cas et qu’il faut encore améliorer le système méritocratique pour qu’il ne soit pas un passe-droit illégitime.

De même, la méritocratie doit engendrer une responsabilité sociale de ceux qui réussissent grâce à elle.

Car c’est bien la collectivité qui permet à un de ses membres de réussir en lui donnant les outils pour ce faire (enseignement, sécurité, aides diverses, opportunités, etc.).

Il est donc évident que cette réussite ne se fait pas contre la société mais grâce à elle et que cela implique des devoirs pour ceux qui réussissent le mieux.

Enfin, au niveau de chacun, la véritable méritocratie c’est que tous ceux qui se donnent les moyens de réussir leur existence, la réussissent effectivement dans le domaine du travail.

Et c’est à la société de faire en sorte que cette possibilité existe réellement.

Quant à tous ceux qui critiquent la méritocratie parce qu’elle ne serait qu’un système inégalitaire et injuste où l’on masquerait la domination de certains sur d’autres par la notion floue de mérite et un mécanisme d’égalité des chances qui serait une supercherie, il convient – tout en écoutant leurs analyses qui doivent permettre de l’améliorer sans cesse – de leur demander s’ils proposent en fait d’empêcher ceux qui ont les capacités, les compétences et la volonté de réussir, sachant que la récompense qui est au bout est un incitateur puissant?

Si c’est cela, ils veulent donc créer une inégalité par un nivellement par le bas alors même que nous savons tous que l’inégalité ontologique est le fondement même de notre individualité et de nos différences.

Vouloir que nous ne puissions exprimer nos qualités et ce que nous sommes dans le domaine du travail (dans le respect des valeurs humanistes) est une négation de ce qu’est l’humain dans sa diversité, donc une injustice sociale.

Une diversité qui profite largement à la société si elle sait bien la gérer mais pas si elle fait en sorte de l’interdire.

De même, pourquoi ceux qui s’en donnent la peine ne pourraient pas, dans un système méritocratique assis sur une véritable égalité des chances, bénéficier de leur travail plus que ceux qui n’ont pas souhaité le faire alors que la société en à retirer un bénéfice?

In fine, la méritocratie est nécessaire et un moteur essentiel du progrès des sociétés mais pour être juste elle doit encadrée par des règles qui garantissent effectivement que chacun concoure sans discriminations autre que son talent et qu’elle ne produise pas une organisation où il y a les gagnants d’un côté et les laissés pour compte, de l’autre.

C’est d’ailleurs un des principes du libéralisme social qu’est le Centrisme.

 

Alexandre Vatimbella avec l’équipe du CREC

 

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