mardi 30 janvier 2018

Regards Centristes. 10 – Pour le Centrisme, personnalisme et individualisme sont complémentaires

Regards Centristes est une série d’études du CREC qui se penchent sur une question politique, économique, sociale ou sociétale sous le prisme d’une vision centriste. Dixième numéro consacré au duo individualisme et personnalisme que l’on a toujours opposé alors même qu’ils sont complémentaires dans la vision du Centrisme du XXI° siècle.



Rappelons d’abord les définitions de l’individualisme et du personnalisme.

- L’individualisme:

Selon l’historien Alain, Laurent, «L'individualisme repose avant tout sur la conviction que l'humanité est composée non pas d'abord d'ensembles sociaux (nations, classes...) mais d'individus : d'êtres vivants indivisibles et irréductibles les uns aux autres, seuls à ressentir, agir et penser réellement. Cette figure de l'individu renvoie à un état de séparation originelle qui, en rendant chaque être humain différent et unique, constitue chacun d'eux en une unité singulière (ipséité) relativement autosuffisante. L'homme n'est donc pas la simple cellule d'un organisme social qui en serait la finalité et le prédéterminerait, ou la partie d'un tout qui la précéderait et le transcenderait – comme le veut la vision opposée du holisme (du grec holos: un tout) pour qui existent en premier des entités supra-individuelles globales (le groupe, la société...) agissant comme des superindividus (d'un point de vue individualiste, ces «êtres sociaux» sont de pures fictions). Mais l'individu de l'individualisme puise ailleurs l'essentiel de sa définition: dans ses propriétés internes qui en font un être autonome dont la vocation est l'indépendance.»

- Le personnalisme:

Selon le philosophe Emmanuel Mounier (en 1936), le personnalisme est une doctrine «affirmant le primat de la personne humaine sur les nécessités matérielles et sur les appareils collectifs qui soutiennent son développement. (…) Sous l'idée de personnalisme» [se rallient] des aspirations convergentes qui cherchent aujourd'hui leur voie par-delà le fascisme, le communisme et le monde bourgeois décadent (…). Personnalisme n'est qu'un mot de passe significatif, une désignation collective commode pour des doctrines diverses, mais qui, dans la situation historique où nous sommes placés, peuvent tomber d'accord sur les conditions élémentaires, physiques et métaphysiques, d'une civilisation nouvelle. Personnalisme (…) témoigne d'une convergence de volontés, et se met à leur service, sans toucher à leur diversité, pour leur chercher les moyens de peser efficacement sur l'histoire. (…) [Il s’agit] de définir, face à des conceptions massives et partiellement inhumaines de la civilisation, l'ensemble de consentements premiers qui peuvent asseoir une civilisation dévouée à la personne humaine. Ces consentements doivent être suffisamment fondés en vérité pour que cet ordre nouveau ne soit pas divisé contre lui-même, suffisamment compréhensifs aussi pour grouper tous ceux qui, dispersés dans les philosophies différentes, relèvent de ce même esprit.»



On oppose généralement individualisme et personnalisme, ce dernier serait même une réaction au premier selon certains de ses penseurs.

De même, le personnalisme porté par Emmanuel Mounier voulait être une troisième voie entre une société libérale individualiste et une société socialiste collectiviste.

Pour autant, si l’on remonte à la création du terme en 1903 et à ses origines kantiennes des droits de l’homme et du respect de la personne humaine, alors le personnalisme n’est pas le contraire de l’individualisme.

Surtout, individualisme et personnalisme ne sont pas antinomiques mais plutôt complémentaires dans la vision portée par le Centrisme du XXI° siècle, celui du juste équilibre et de la socialisation de l’individu où il acquiert, dans la société, le statut de personne tout en gardant ses attributs individuels.

Kant, qui parlait de «l’insociable sociabilité» sorte d’individualisme personnaliste, disait, «Agis comme si la maxime de ton action devait être érigée par ta volonté en loi universelle de la nature», «Agis donc de telle sorte que tu traites l’humanité, aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre, toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen» et «Deux choses remplissent l’esprit d’admiration et de crainte incessantes: le ciel étoilé au-dessus de moi et la loi morale en moi».

Des maximes à la base du personnalisme.



Quant au terme «personnalisme», il vient d’un ouvrage intitulé ainsi publié en 1903 du philosophe Charles Renouvier, défenseur intransigeant de la liberté dans la laïcité et qui voulait donner un nouveau nom au néocriticisme, c’est-à-dire à la doctrine visant à renouveler la philosophie de Kant («le personnalisme est le vrai nom qui convient à la doctrine désignée jusqu’ici sous le titre de néocriticisme») et dont s’inspira largement Mounier.



Dès lors, il est faux de dire que l’individu et la personne s’opposent comme le fait Mounier et ses adeptes même si l’on comprend pourquoi dans les années 1930, temps de crises multiples, ceux-ci voulaient bâtir une théorie de ce que l’on pourrait appeler l’«humain humaniste».

Car, pour être une personne, il faut d’abord être un individu et pour être un individu il faut d’abord être un être humain.

L’individu et son individualité sont l’essence de ce qu’est l’être humain.

Mais celui-ci ne se réalise pleinement dans la communauté qu’en étant reconnu comme personne, c’est-à-dire membre de cette communauté ce qui lui confère des attributs dont des droits ainsi que des devoirs mais aussi une reconnaissance de sa dignité et son droit au respect dans son individualisation (ou différence).



Quand Mounier parle de «monde surindividualisé», il parle en réalité de la perversion de l’individualisme – qui n’en est donc plus un – et qui s’est concentré sur l’autonomie de l’individu qui, avec son progrès, a été victime d’une montée de l’irresponsabilité (ou d’une absence de responsabilité alors que cette autonomie en réclamait une absolument), de l’égocentrisme, de l’irrespect, de l’égoïsme et de l’assistanat de l’individu.

Mais faut-il le rappeler aux adversaires de l’individualisme, celui-ci ne peut exister sans la responsabilité.

Car, et c’est là la principale erreur de Mounier, pour être pleinement individu dans une vision individualiste, c’est être pleinement responsable comme, d’ailleurs, il estime que cette responsabilité est un attribut fondamental de la personne.



Quant à cette distinction entre l’individualisme qui serait une émancipation de la société et le personnalisme qui serait, lui, une émancipation dans la société, elle est très caricaturale.

De même, les tenants du personnalisme estiment que si la personne est un individu (dans le sens où chacun de nous est unique), cet individu disparait de plus en plus au fur et à mesure que la personne croît.

Cependant, cette mutation n’enlève pas les attributs de l’individu à la personne, elle fait seulement raisonner et agir l’être humain dans une perspective d’échanges dans une communauté universelle.

Mais ici ce sont les excès de l’égoïsme et de l’égocentrisme de l’être humain qui sont fustigés par les personnalistes, deux défauts de celui-ci mais pas de l’individu définit par les penseurs de l’individualisme.

Dès lors, si la personne n’est que l’individu dans la communauté (avec des droits et des devoirs, des solidarités et des tolérances, du respect et de la dignité), l’antinomie ne peut exister.

D’ailleurs Mounier semble bien pris dans une sorte de contradiction quand il dit que si «on oppose (…) personne à individu», «on risque de couper la personne de ses attaches concrètes» et qu’il ajoute que «la personne ne croît qu’en se purifiant incessamment de l’individu qui est en elle.»

Etrange dialectique qui veut que l’on ne peut être une personne que si on est un individu mais qu’en étant cette personne, on refoule l’individu qui est en nous!

Dès lors, c’est bien dans la complémentarité qu’individu et personne fonctionnent et non dans une opposition superficielle et intenable.

D’ailleurs, un autre penseur du personnalisme, le philosophe Jean Lacroix estimait que «L’individualité est essentiellement ce fait métaphysique qui fait que je suis tel et non tel autre. La personne ne peut se développer sans recevoir fondamentalement ce que lui donne l’individu. L’individu désigne ce dont les parties ne peuvent pas être appelées du même nom que le tout. L’individu est donc cet être vivant dont les parties sont si étroitement coordonnées qu’il ne peut être divisé sans être détruit.»



Ajoutons qu’il existe plusieurs personnalismes et que, sans doute, celui qui semble le moins proche de l’individualisme est celui développé par les penseurs chrétiens malgré leur volonté de dire, comme Mounier, que «son affirmation centrale» est «l’existence de personnes libres et créatrices».



Proudhon, le penseur anarchiste, était une référence des personnalistes en matière politique et sociale, parce qu’il prêchait pour un individu libre dans la société, lié à elle par un contrat.

On l’oppose souvent à Stirner, autre penseur anarchiste, qui affirmait lui la primauté individuelle, surtout celle de l’«individualité».

Mais Stirner reconnaissait, en tant qu’individualiste forcené, que la vie en société avec ses égaux, avait forcément pour conséquence de rogner sa liberté et qu’il l’acceptait.

Ce qu’il voulait, était de demeurer maître de son individualité (sa différence) et de la possibilité de s’associer ou non avec ses congénères.

En cela il rejoignait Proudhon.

Ce dernier recherchait une «équilibration entre la défense de l’individu et l’intérêt de la société» comme le disait l’anarchiste E. Armand (pseudonyme de Lucien-Ernest Juin).

Proudhon écrivait ainsi que «l’individualisme est le fait primordial de l’humanité (…), son principe vital (…), l’association en est le terme complémentaire».

Stirner, de son côté, écrivait, «la condition primitive de l’homme n’est pas l’isolement ou la solitude, mais la vie en société. (…) Qu’une société, par l’exemple celle de l’Etat, rogne ma liberté, peu me chaut. Il me faut bien me résigner à laisser réduire ma liberté par toutes sortes de puissances (…). Mais quant à mon individualité, je ne veux pas qu’on y touche (…) Une société à laquelle j’adhère, m’enlève, certes, quelques libertés, mais, en contrepartie, elle m’accord d’autres libertés. Peu importe aussi que je me prive moi-même de telle ou telle liberté (par exemple par contrat). En revanche je veillerai jalousement sur mon individualité.»



In fine, on peut tout à fait accepter l’idée que la personne est un «super-individu» dans le sens où il est complètement imprégné et habité de sa responsabilité, en particulier vis-à-vis du respect et de la dignité de l’autre.

Cependant, l’individu demeure l’individu quel que soit le qualificatif que l’on peut lui accoler dans le cadre de son évolution humaniste.

Car ce qui primera toujours pour l’être humain, comme le reconnaissent d’ailleurs les personnalistes, c’est sa liberté, ce socle de l’individualisme.





Etude du CREC sous la direction d’Alexandre Vatimbella



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