jeudi 26 juin 2008

Actualités-Suisse
Deux partis centristes, le Parti libéral et le Parti radical-démocratique vont fusionner

Voici l’analyse de l’historien suisse des idées politiques, Olivier Meuwly, sur la prochaine fusion des Radicaux et des Libéraux, deux partis menacés d’être marginalisés par les socialistes et les conservateurs catholiques qui tentent de miner ce qui est devenu l'«Etat radical» à coup de référendums, puis d'initiatives.

On en parle depuis longtemps; elle sera effective le 25 octobre prochain. Les Parti libéral suisse (PLS) et Parti radical-démocratique suisse (PRDS) vont donc fusionner, un an après la défaite subie par ces deux partis aux élections fédérales d'automne 2007, et quelques mois après qu'une expérience similaire a été réalisée à Neuchâtel.

Ces noces fédérales mettront ainsi un terme à une procédure entamée en 2003 déjà, sous la forme d'une union libérale-radicale. L'idée de fusion n'est toutefois pas vieille que de cinq ans. L'histoire du PRDS est en réalité déjà le fruit d'une fusion, dont il convient de rappeler le contexte, et les motivations.

Février 1894. Depuis longtemps il est question, au sein du groupe radical de l'Assemblée fédérale, de créer un véritable parti, avec des structures solides et une doctrine claire. Car, depuis l'adoption d'une nouvelle Constitution fédérale vingt ans auparavant, rien ne va plus. Le groupe radical, si hétérogène, avec ses centralisateurs et ses fédéralistes, avec ses partisans d'un libéralisme économique affirmé et ses tenants d'un «socialisme d'Etat» ambitieux, peine désormais à rassembler tous les Suisses sous ses étendards glorieux.

Sa droite économique a en partie fait sécession depuis longtemps, et créé le groupe du «centre», proche des conservateurs protestants. A gauche, le mouvement ouvrier, au nom d'une lutte des classes à laquelle il adhère de plus en plus, a choisi de quitter le giron radical: le Parti socialiste a été fondé en 1888. De leur côté, les ennemis du Sonderbund, les conservateurs catholiques, ne cessent de miner ce qui est devenu l'«Etat radical» à coups de référendums, dont le principe a été introduit en 1874.

Les radicaux ont bien tenté de réagir. En 1891, un catholique est accueilli au Conseil fédéral, donnant corps à la première «formule magique» de l'histoire suisse. Mais 1891, c'est aussi l'année de naissance de l'initiative populaire, source de nouvelles complications pour les radicaux, encore largement dominants aux Chambres par la grâce du système majoritaire. L'initiative constitue une arme redoutable pour les adversaires du radicalisme hégémonique. Or, en février 1894, justement, trois textes sont à l'ordre du jour.

Deux proviennent de la gauche socialiste. Pour démontrer leur capacité à réinventer une synthèse efficace entre libéralisme et socialisme, les radicaux ont fait adopter le principe d'une assurance contre la maladie et les accidents. Sonne maintenant l'heure de sa concrétisation législative. Un projet est préparé, très centralisateur. Mais il ne va pas assez loin aux yeux des socialistes, qui lancent une initiative demandant la gratuité des soins. Elle rejoint une autre initiative, également en provenance de la gauche, qui réclame le droit au travail. Et les conservateurs catholiques ne sont pas en reste. A leur tour, ils lancent une initiative qui doit faire bénéficier les cantons de l'intégralité des recettes douanières, la principale source de revenus de la Confédération.

Pour les radicaux, le péril est grand. Si elles passent, ces initiatives menacent de saborder l'édifice étatique qu'ils ont bâti. Leur projet de loi sur les assurances ouvrières, comme on disait à l'époque, doit être leur chef-d'œuvre politique; et les recettes douanières doivent financer l'opération... Mais ce n'est pas le seul problème que les radicaux doivent affronter: depuis des années, le char radical tire à hue et à dia et l'indiscipline ronge la crédibilité de leur groupe parlementaire. Une reprise en main est attendue!

Cette nécessité n'a pas échappé aux responsables du radicalisme suisse et la réponse à leurs tourments viendra de Zurich. Sur les bords de la Limmat vivent côte à côte deux «partis radicaux»: les libéraux, qui rassemblent des conservateurs protestants et les anciens amis d'Alfred Escher, évincés du pouvoir cantonal en 1869, et les démocrates, les vainqueurs de 1869, plus à gauche que leurs rivaux. A Berne, les libéraux siègent avec le centre et les démocrates avec les radicaux. La pression socialiste change la donne. Les chefs zurichois des libéraux et des démocrates entrent en pourparlers, et envisagent bientôt une fusion.

L'idée est chaleureusement accueillie partout où cohabitent une droite libérale-radicale et une gauche radicale-démocrate. Les négociations avancent assez vite et en février 1894, à Olten, le parti radical-démocratique suisse est porté sur les fonts baptismaux. A cette occasion, chaque camp divorcera de son aile la plus extrémiste: les libéraux de leur minorité conservatrice et les démocrates de leur branche la plus socialisante. Tous les cantons suivent sauf Bâle-Ville, Neuchâtel, Genève, Vaud... et Zurich, qui ne parvient pas à réaliser ce qu'elle a impulsé à Berne. Le libéral Ulrich Meister et le démocrate et futur conseiller fédéral Ludwig Forrer, les deux artisans de la fusion «bernoise», n'arriveront jamais à imposer leur projet à leurs troupes cantonales. A Zurich, la fusion n'interviendra qu'après la Seconde Guerre mondiale...

La position des Bâlois et des Romands est plus complexe. Libéraux et radicaux, certes souvent alliés, incarnent encore une opposition classique entre conservatisme et progressisme, une opposition qui n'existe plus entre libéraux-radicaux et démocrates au niveau fédéral. En Suisse alémanique, «libéraux» et démocrates représentent les deux piliers de la «famille» radicale, selon l'expression du politologue Erich Gruner. En Suisse romande et à Bâle, on en est encore loin. Minoritaires, les libéraux revendiquent un libéralisme très antiétatique et d'obédience conservatrice, alors que les radicaux romands (c'est moins le cas à Bâle) sont nettement moins à gauche que les démocrates. Après 1894, les libéraux continueront à faire vivre l'ancienne dissidence radicale, le très dynamique, bien que réduit, parti du centre, futur parti libéral.

Cette situation explique, du moins en partie, pourquoi le parti agrarien (future UDC) aura plus de peine à s'établir de ce côté-ci de la Sarine. En revanche, en Suisse alémanique, il infligera de lourdes pertes aux radicaux dès la fin de la Première Guerre mondiale, avant qu'un équilibre ne se crée entre PRD, PDC et agrariens/UDC sous les auspices de l'entre-deux-guerres et de la guerre froide. Un équilibre que le néo-conservatisme «blochérien» fera exploser dans les années 90 du XXe siècle! Cette recomposition du champ conservateur effacera alors la différence fondamentale qui opposait libéraux et radicaux romands.

La voie était libre pour achever le processus entamé en 1894... Et peut-être que libéraux et radicaux trouveront, pour respecter leurs spécificités cantonales, une solution proche de celle inventée par Meister et Forrer pour Zurich voici 116 ans!

© 2008 Olivier Meuwly

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