jeudi 28 avril 2022

Une Semaine en Centrisme. Extrême-centre: l’étonnante revendication d’Emmanuel Macron qui pose problème

Emmanuel Macron a qualifié son projet et la coalition de ceux qui le soutiennent, d’«extrême centre» qu’il a défini de la façon suivante:
«Les trois quarts des électeurs qui se sont exprimés [au premier tour], ce qui est quand même assez fort, se sont exprimés pour trois projets: un projet d’extrême droite, ce qui est une radicalité; un projet d’extrême gauche avec Jean-Luc Mélenchon, qui assume une radicalité politique dans les éléments, en particulier liés au capitalisme et au rapport même à l’économie de marché; et ce que je qualifierais comme un projet d’extrême centre, si on veut qualifier le mien dans le champ central»

Il a ajouté:
«L'extrême-centre, c'est le regroupement de plusieurs familles politiques, un ensemble de familles de pensée qui sont à mes côtés, et qui suivent le projet pour la France que je porte depuis cinq ans et que je veux renouveler».

Dans cette coalition il met les écologistes, les sociaux-démocrates, les centristes et les droitistes libéraux mais aussi «bonapartistes» soit globalement l’axe central tel que nous l’avons défini ici voici quelques années avec ce rajout «bonapartiste» qui fait référence au gaullisme dont la vision politique avait été définie comme telle notamment par René Rémond dans son ouvrage de référence sur les droites en France.

On notera que cette coalition existe bel et bien mais qu’elle ne recouvre pas totalement le champ de l’axe central puisque certains droitistes libéraux, sociaux-démocrates et écologistes démocrates n’en font pas partie.

C’est d’ailleurs son projet pour le quinquennat qui vient de débuter de l’élargir avec ceux-ci pour former, espère-t-il, la prochaine majorité présidentielle.

Mais ce qui est assez étonnant, voire incompréhensible, ce qui interpelle tout spécialiste du Centre, c’est le choix de cette appellation «extrême centre».

Voici l’analyse et le décryptage de celle-ci que nous avons réalisés et qui demeure toujours d’actualité:
«On pourrait qualifier l’extrême-centre de courant politique qui voudrait mettre en place une société régie par les valeurs et les principes centristes en mettant en œuvre un centrisme «pur, sans concession et sans compromission», notamment avec les idéologies de droite et de gauche.
Avant d’analyser ce que cela signifie, il faut d’abord parler de deux définitions marginales de l’extrême-centre.
Ainsi, pour l’historien américain Tom Paxton, l’extrême-centre définirait un courant individualiste, antiétatique qui serait la forme extrême du mouvement libertarien qui prône un chacun pour soi au nom d’une liberté totale.
Ce rapprochement, selon lui, viendrait de ce que le Centre est un libéralisme et que, donc, sa forme extrême serait une demande sans frein de liberté au-delà de toute solidarité.
Paxton cite comme représentant emblématique de cet extrême-centre, Donald Trump.
Mais, d’une part, ce dernier ne s’est jamais revendiqué d’un quelconque centrisme et, d’autre part, réduire le Centrisme à la seule dimension d’un individualisme débridé à l’unique recherche de la liberté (et son extrême, d’une liberté sans frein) est réducteur, ne correspondant pas au principe premier du Centre, le juste équilibre, ni même à sa volonté de promouvoir ce qu’Albert Camus appelle le «nouvel individualisme» du «nous sommes».
On doit donc écarter cette définition de l’extrême-centre.
La deuxième vient de l’historien Pierre Serna qui a défini l’extrême-centre comme le mode de gouvernement qui a existé en France lors du Consulat (1799-1804) et de la Restauration (notamment entre 1814 et 1820).
Il s’agirait d’une politique «modérée conduite par un exécutif autoritaire» et s’opposerait à la démocratie.
Il est évident que l’on ne peut appliquer les notions de Centre et de Centrisme à des définitions de régimes politiques antidémocratiques sachant que les centristes sont les premiers défenseurs de la démocratie républicaine, libérale et représentative.
On doit, comme pour la précédente, écarter cette définition de l’extrême-centre.

Analysons maintenant le concept d’extrême-centre en commençant par la notion d’«extrémisme».
Pour le dictionnaire Larousse, il s’agit d’un «Comportement politique consistant à défendre les positions les plus radicales d’une idéologie ou d’une tendance».

Pour le site Wikipedia, «L'extrémisme est un terme utilisé pour qualifier une doctrine ou attitude dont les adeptes refusent toute alternative à ce que leur dicte cette doctrine. Les actions extrémistes sont par conséquent des méthodes ayant pour but un changement radical de leur environnement».
La radicalité est donc l’essence même de l’extrémisme, sa recherche.
Or, l’essence même du Centrisme, c’est le refus de la radicalité, c’est-à-dire de la division et de l’opposition entre factions en recherchant ce qui unit plutôt que ce qui éloigne.
Pour autant, en accolant extrême à centre, cela signifierait qu’il y a un Centre qui veut aller plus loin que la démocratie, plus loin que la république, plus loin que la représentativité, plus loin que le libéralisme, plus loin que le solidarisme, plus loin qu’une économie sociale de marché.
Cependant, le dépassement de ces notions ne serait plus une politique centriste.
Mais cela signifierait aussi d’imposer ses vues alors même que le Centrisme est toujours dans la recherche du compromis et du consensus et que son principe de base est le juste équilibre.
De même sa médéité est le contraire de la radicalité.
Sa recherche constante de consensus et de compromis n’est évidemment pas là pour diluer ou dénaturer les réformes nécessaires mais pour les rendre toujours plus efficace car s’appuyant sur une base citoyenne le plus large possible.
En outre, l’extrémisme est, par essence, un diviseur puisqu’il s’oppose à un autre extrémisme qui partage des vues diamétralement opposées mais aussi qui nie le compromis qu’il associe à la compromission avec le camp adverse et le consensus qu’il raille pour n’être qu’un unanimisme mou et sans saveur.
Par ailleurs, l’extrémisme réfute l’existence de l’autre qui ne pense pas comme lui puisqu’il affirme détenir la vérité.
Il veut donc bâtir une société fermée, là où le Centrisme veut bâtir une société ouverte.
Dès lors, mélanger les termes «extrême» et «centre» introduit, au minimum, une grave confusion faisant accréditer une thèse selon laquelle il y aurait des centristes intolérants, qui lutteraient contre toutes les idées et les initiatives qui ne rentrent pas dans un corpus fermé et qui voudraient imposer leurs vues de manière autoritaire, voire violente.»

Ajoutons que la notion d’extrême-centre a été ces dernières années utilisée par les adversaires d’Emmanuel Macron pour définir sa présidence de manière négative et de prétendre que sa gouvernance serait «autoritaire»…

Certains propagandistes sont même allés jusqu’à expliquer que les vrais totalitaires ne venaient pas de l’extrême-gauche ou d’extrême-droite mais de ce supposé «extrême-centre» dont le représentant emblématique pour eux sont, en dehors d’Emmanuel Macron, Barack Obama!

Alors pourquoi soudainement, après cinq années où il n’a jamais utilisé les mot «centre» pour définir sa politique et «centriste» pour se définir lui-même, mais plutôt des mots comme «ailleurs», «central», «de gauche et de droite», a-t-il défini son projet d’«extrême-centre»?

Extrême parce qu’il serait radical dans ses valeurs et ses principes d’action?

C’est la seule manière de comprendre cet adjectif qui ne fait pas partie du vocabulaire centriste parce qu’il ne fait pas partie, ni de la vision centriste de la politique, ni de celle de la société et de son organisation comme nous venons de le rappeler.

Néanmoins, on peut regretter qu’Emmanuel Macron ait choisi cette appellation parce qu’au-delà d’un simple slogan de campagne mélangé à tant d’autres, il a donné du grain à moudre aux adversaires du Centre et du Centrisme, un courant politique qui est plus grand que lui-même et sa politique.

De ce point de vue, ses déclarations sont une erreur et même une faute parce qu’elles laissent à penser qu’il y a, comme à l’extrême-gauche et à l’extrême-droite, des fanatiques et des intolérants du Centre et du Centrisme alors même que ceux qui choisissent de faire partie de celui-ci et de défendre celui-là, le font en grande partie pour combattre le fanatisme et l’intolérance.

Alexandre Vatimbella
Directeur du CREC

Jean-Louis Pommery
Directeur des études du CREC

 

 

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