jeudi 13 décembre 2018

Une Semaine en Centrisme. Décryptage: y a-t-il un «nouveau» Macron?

Emmanuel Macron fêtant sa victoire
Lors de ses dernières interventions médiatiques, notamment celle du 10 décembre, et à l’occasion des mesures qu’il a prises ou annoncées, particulièrement en réponse à l’épisode «gilets jaunes», il est permis de se poser la question de savoir où est désormais Emmanuel Macron.
Y a-t-il un «nouveau» Macron voulu par lui-même et/ou imposé par les événements? Et si c’est le cas, ce changement est-il sincère ou de circonstance?
Pour certains de ses soutiens comme de ses opposants – évidemment pas pour les mêmes raisons --, le Président de la république est toujours le même, pour les premiers, dans sa volonté de vraiment changé la donne sociale (comme c’est le cas pour les gilets jaunes), pour les seconds, dans son objectif de gouverner d’en-haut et d’imposer ses réformes impopulaires.
Pour d’autres de ses mêmes soutiens et opposants, sa prise de conscience va l’amener, de lui-même ou contraint, à changer sa politique et à l’infléchir dans une voie que l’on peut soit qualifiée de sociale de manière positive, soit populiste de manière négative.
Qu’en est-il réellement?
Cette interrogation générale sur un possible «nouveau» Macron se subdivise en plusieurs sous-questions:

- Y a-t-il une nouvelle personne ou est-elle la même?
Le comportement, les idées, les valeurs et la vision du monde du Président de la république viennent-ils de changer, voire d’être à l’opposé de ce qu’ils étaient auparavant ou, à l’inverse, est-il demeuré fidèle à lui-même?
En tant que personne, il ne semble pas qu’Emmanuel Macron ait changé fondamentalement dans ce qu’il pense et dans ce qu’il veut que soit sont agir.
Lorsqu’il sort du bois politiquement parlant puis lorsqu’il se présente à l’élection présidentielle, il veut être un homme du changement par rapport à un monde politique figé et sclérosé qui attend avec la peur au ventre que l’extrême-droite populiste s’installe au pouvoir, et il se présente comme tel; il veut porter la bonne parole partout où, en même temps, il dialogue et il écoute sans jamais se dérober et en compatissant à chaque fois avec ses interlocuteurs même s’il défend parfois son point de vue avec une certaine rudesse.
Mais cette rudesse fait partie du message qu’il veut faire passer et non de ce qu’il est.
Pour «révolutionner» la France (qu’il estime irréformable…), il faut des électrochocs qui sont les réformes elles-mêmes, bien sûr, mais aussi un discours chargé, non de choquer, mais de faire prendre conscience de la situation et des défis, que ce soit collectivement (à propos des «gaulois réfractaires au changement») ou individuellement (à propos du «je traverse la rue, je vous trouve un emploi»).
Néanmoins, on peut penser que si son agir est demeuré identique, en revanche il a pris conscience, au niveau de la forme, sa tactique était très périlleuse, voire contreproductive car très mal reçue par des gens qui ne se sentent pas forcément responsable de la situation du pays et qui donc vivent celle-ci comme un agression et non comme une volonté de secouer le cocotier.
C’est dans ce sens qu’il faut prendre ses excuses récentes pour ces propos qui auraient pu blesser ceux à qui ils s’adressaient.
De même, il a certainement pris conscience que la situation politique explosive nécessitait des propos moins «rentre dedans» tout en estimant que ceux-ci étaient légitimes quant à la situation économique et sociale.
Sur le fond, donc, rien n’indique pour l’instant qu’il ait changé son point de vue.

- Y a-t-il ou va-t-il y avoir un changement de politique, un aménagement de celle qui a été menée ou reste-t-elle identique?
Dès ses premières déclarations politiques, Emmanuel Macron s’est présenté comme un social-libéral, un homme de gauche qui a pris conscience qu’il faut d’abord créer de la richesse avant de la redistribuer et qu’il faut que la société française prenne elle-même conscience des défis auxquels elle est déjà confrontée et qu’elle accepte de se «révolutionner» pour les relever ainsi que ceux qui se présenteront au cours du siècle.
Là-dessus, rien n’indique un changement de perception de la réalité et d’opinion sur l’idée de comment y remédier.
Mais il prévoyait que son «en même temps» économique et social ait deux phases distinctes dont la première plutôt centrée sur la mise à niveau économique du pays, devait encore durer une petite année.
Or, les événements l’ont conduit à passer à une sorte de phase un «dièse» ou deux «bémol», c'est-à-dire de mélanger l’économique et le social au risque de ne pas créer la dynamique entrepreneuriale nécessaire pour créer la richesse et réduire le chômage tout en créant du déficit public.
Ce que l’on peut se demander, également, c’est si cette phase intermédiaire va plomber les prochaines réformes économiques, institutionnelles et fiscales malgré sa volonté de ne pas abdiquer cette mise à niveau de la France qu’il estime toujours nécessaire.
Il est encore trop tôt pour répondre mais c’est une possibilité qui ferait de lui un gestionnaire du quotidien plus qu’un réformateur volontariste à l’instar de ses deux prédécesseurs qui ont connu pareille mésaventure.

- Y a-t-il, en germe, un changement de gouvernance (manière de gouverner) ou le changement est-il uniquement celui du discours?
Emmanuel Macron a toujours recherché la proximité du peuple et sa campagne électorale en témoigne.
Pour autant, il avait décidé de mettre une certaine distance avec ce peuple, une fois élu, parce qu’il voulait que la fonction présidentielle, dévoyée selon lui par François Hollande, retrouve de sa superbe et de son incarnation «gaullienne».
Il semble bien que ce mélange n’ait pas vraiment réussi parce qu’il nécessite un jonglage quasiment impossible mais aussi parce qu’à l’inverse de l’époque de la présidence de de Gaulle ou de Mitterrand, il existe dorénavant des chaines d’info en continu, internet et les mobiles qui rendent cette volonté sans doute obsolète dans toutes les démocraties du monde (seuls les chefs des régimes autoritaires et totalitaires peuvent toujours prétendre y parvenir et encore).
D’une part, dans ses propos familiers avec les Français, il a été très critiqué pour son ton commun, voire vulgaire et, d’autre part, dans sa posture gaullienne, il a été très critiqué pour son éloignement du peuple.
Quant il est intervenu sur le terrain, on lui a reproché son absence de vue globale et quand il est intervenu sur les grands défis, on lui a reproché d’être trop lointain des Français…
Non seulement, en pratiquant cet autre «en même temps», il n’a pas eu l’argent du beurre mais même pas le beurre!
Il semble avoir décidé d’avoir un contact plus intime avec les Français comme en témoigne ses dernières interventions.
Mais cette nouvelle proximité a l’inconvénient de le rapprocher d’un «président normal», posture qui a plombé le quinquennat de François  Hollande.
Le nouvel équilibre à mettre en place ne sera certainement pas simple à trouver, s’il peut être trouvé dans la démocratie du XXI° siècle.

- Les réformes annoncées dans son programme présidentiel sont-elles remises en cause et certaines déjà votées et mises en œuvre pourraient-elles être aménagées ou supprimées?
Quid, en effet, du cœur même du quinquennat d’Emmanuel Macron, ses réformes tous azimuts?
C’est sans doute l’interrogation principale à laquelle il est difficile de répondre parce qu’il lui faut d’abord sortir de la crise actuelle avant de se projeter dans l’avenir avec, notamment, la réforme des retraites, du système de santé et de protection sociale, des institutions et de l’Etat, de l’audiovisuel.
Rien n’indique un rétropédalage et, lors de son allocution du 10 décembre, il a rappelé sa volonté d’aller de l’avant dans les réformes.
Mais les mesures annoncées par le chef de l’Etat lors de son allocution et, en particulier, celles qui pourraient creuser les déficits publics, montrent que la voie pour mener à bien certaines des réformes énoncées s’est un peu rétrécie, tout comme un environnement politique nettement plus difficile.

- Ses soutiens actuels vont-ils épouser sa «nouvelle» ligne politique?
Si l’on ne voit pas de mouvement de fond à La république en marche pour remettre en question le soutien à sa politique (malgré des «inquiétudes» et quelques «craintes» qui pourraient pousser quelques uns des élus à s’éloigner de Macron), on peut se poser la question pour le Mouvement démocrate de François Bayrou ainsi que pour une partie de ceux venus des sphères économiques et sociales voire des intellectuels.
Concernant le MoDem, Bayrou a une évidente envie de s’émanciper de Macron tout en continuant (pour l’instant?) de le soutenir et de gagner sur les deux tableaux.
Mais le maire de Pau ne peut ignorer une réalité: son parti existe encore aujourd’hui grâce à la victoire de Macron en 2017 et, surtout, de ses largesses lors des élections législatives que rien ne l’obligeait à le faire et qui permettent aujourd’hui au moDem d’avoir un groupe à l’Assemblée nationale contre zéro député auparavant...
Dès lors, Bayrou peut bien jouer la carte de la liberté et du soutien critique, il demeure lié à ce quinquennat plus qu’il ne le dit ou le pense, et la réussite de celui-ci sera son assurance d’un avenir politique alors que son échec pour sonner le glas de ses ambitions toujours présentes.
Quant aux soutiens venus des sphères professionnelles et culturelles, rien n’indique actuellement des revirements notables mais l’absence de réformes de la vie économique, sociale et politique pourrait inciter certains à s’éloigner de cette nouvelle orientation si elle était réellement mise en place.

- Ce «nouveau» Macron sera-t-il candidat en 2020?
Emmanuel Macron a indiqué que ses réformes et leurs fruits ne seraient pas réellement terminées et visibles avant dix ans, soit deux quinquennats.
Dès lors, on peut estimer qu’il désire se représenter en 2020.
Néanmoins, on peut se demander, par rapport à ses convictions et à sa volonté d’incarner un vrai changement, s’il ne serait pas capable de choisir de mettre en place cette «révolution» dont il parle dans son livre du même nom au risque de ne pas pouvoir se représenter mais de partir avec l’idée et la satisfaction d’avoir rempli sa mission et du devoir accompli.
C’est une simple supposition qui s’appuie, cependant sur sa conception de l’engagement politique.
Car s’il a été pris par la politique, il est certainement moins enclin que d’autres par son parcours et sa vision de l’existence, de s’y accrocher coûte que coûte à l’opposé de la plupart de ses prédécesseurs à l’Elysée.

Alexandre Vatimbella
Directeur du CREC
Jean-Louis Pommery
Directeur des études du CREC


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