mercredi 10 mars 2010

L'Editorial d'Alexandre Vatimbella - Centriste: Est-ce celui qui le dit qui l’est?


Qui est centriste? Celui qui dit qu'il l'est? Celui qui l’est parce que les médias le prétendent? Aucun des deux? Est-ce suffisant de le prétendre ou que les journalistes le prétendent pour l'être? Dans la pensée chinoise, notamment confucéenne, une grande attention est portée à la signification des mots. C’est la théorie de la «rectification des noms» qui permet l’adéquation entre le nom et la réalité. Car les mots peuvent aussi bien apporter la lumière de la vérité que l’obscurité de l’erreur. Il suffit de ne pas correctement nommer un sujet ou un objet, intentionnellement ou non, pour changer la vision du monde ou, tout au moins, d’un monde. De nos jours, les médias portent une responsabilité essentielle dans ce domaine et force est de constater qu’ils la remplissent de manière très inégale, peu efficace, voire, plus grave, parfois, sans aucun sens de la responsabilité. Cette négligence n’a souvent guère d’incidence sur le fond de l’information délivrée. Mais ce n’est pas toujours le cas. Particulièrement en politique.

Nommer un oppresseur, un libérateur n’est évidemment pas la même chose. Dire qu’un système est démocratique quand il est totalitaire est du même acabit. Bien sûr, la propagande utilise ces mensonges et en fait son fond de commerce. Mais la presse libre qui agit dans un autre domaine de la communication, informer, ne le devrait pas. Or, pour des raisons idéologiques, certains journalistes ont souvent choisi de s’arranger avec la réalité quand d’autres ne font que du suivisme en la matière.

A un degré moindre, c’est ce qui se passe en matière d’étiquettes politiques. Celles-ci sont souvent distribuées de manière farfelue et sans réflexion de fond (et alors même que ceux à qui on les accole les refuse). Tout démontre alors une absence de sérieux dans l’appellation qui n’est alors qu’une facilité intellectuelle dans un environnement conformiste et sclérosé. En découle alors une vision biaisée des pensées politiques par les citoyens puisque ceux qui sont sensés les défendre selon les médias n’en sont pas des partisans, ne les défendent pas et n’agissent pas par rapport à leurs valeurs…

Si j’en parle ici, c’est évidemment parce que le Centrisme en est plus souvent la victime que d’autres pensées politiques. Ces mêmes médias qui affirment que le Centre et le Centrisme n’existent pas, ne reculent pourtant pas à coller l’étiquette de «centriste» à tout un tas d’hommes et de femmes politiques qui n’en ont pas la moindre caractéristique… De telles contradictions ne les ont manifestement jamais perturbés. Les journalistes en usent et en abusent ainsi que les «experts» et les politologues qui arpentent les plateaux de télévision et qui remplissent les pages opinions des quotidiens.

Dans l’univers centriste actuellement éclaté et en déshérence, où tout le monde revendique la parole sacrée et le titre suprême de grand commandeur des centristes, il n’est pas inutile de tenter de faire la part des choses en étudiant les cas emblématiques de François Bayrou et d’Hervé Morin.

François Bayrou est-il un centriste? Du temps où il était président de l’UDF, la réponse semblait tomber sous le sens pour beaucoup, même si la réalité était plus nuancée. Depuis qu’il a fondé le Mouvement démocrate, un doute s’est instillé chez nombre de ceux qui se définissent comme centristes. D’autant que le leader du MoDem a déclaré, lors d’une conférence de presse tenue pendant la campagne présidentielle de 2007 qu’il n’était pas centriste, qu’il n’avait jamais été centriste et que ce mot ne faisait pas partie de son vocabulaire. Une déclaration nette et précise qui n’a pas empêché les médias de continuer à lui accoler l’étiquette centriste. Quelques temps plus tard, devant des militants du Mouvement démocrate, il a affirmé avoir cherché dans tous les dictionnaires à sa disposition par quelle appellation il pouvait remplacer le mot «centrisme» pour mieux définir son positionnement politique. Pourtant, bizarrement, il ne reprend jamais un journaliste qui le traite de centriste pour lui signifier qu’il ne s’en considère pas un. Mieux, il parle toujours du Centre comme s’il s’en référait comme dernièrement sur RTL où il a mélangé sciemment les mots démocrate et centre.

On comprend, bien entendu, que, dans sa volonté d’avoir une base électorale, il veuille s’accaparer les voix du Centre tout en niant en être pour s’approprier, d’un autre côté, les voix des socialo-écolo-bobos, cibles privilégiées du Mouvement démocrate. Néanmoins, la réalité est que, comme il l’a dit, il n’a jamais été un centriste. François Bayrou a toujours navigué dans un univers d’homme de droite avec une grille de valeur s’inspirant du catholicisme social comme pouvait le pratiquer ces fameux patrons sociaux du XIX° siècle. Ajoutons à cela que sa propension à diriger seul dans les partis politiques dont il est le leader est plutôt antinomique avec les pratiques centristes en la matière.

Si l’on étudie maintenant le positionnement d’Hervé Morin, ancien bras droit de François Bayrou à l’UDF (après évidemment Marielle de Sarnez!), l’analyse démontre que ce dernier n’est pas non plus centriste mais un homme de droite dont les références se trouvent plutôt du côté de la frange libérale de l’UMP que d’un libéralisme social centriste. Hervé Morin ne vient d’ailleurs pas de la famille centriste mais de la droite libérale où il se trouvait aux côtés d’Alain Madelin et de François Léotard, son mentor. Son parcours politique est lié à la frange de droite de l’UDF et non pas à celle de son premier président, Jean Lecanuet, dont le positionnement se situait au centre du Centre. Sa volonté de récupérer aujourd’hui l’appellation UDF n’est donc pas aussi légitime qu’il le prétend. Même s’il a raison d’expliquer que la volonté de François Bayrou de la garder est encore plus illégitime. D’ailleurs, Hervé Morin ne manque pas une occasion de signifier que le Nouveau Centre est un parti de centre-droit et qu’il est un homme de centre-droit. Du coup, tout comme François Bayrou, Hervé Morin ne peut être appelé centriste alors que, dans les médias, il l’est. Pourtant, il ne reprend jamais ces mêmes médias pour les mêmes raisons qui font que François Bayrou fait de même: mettre la main sur l’électorat centriste.

Le fait que ni François Bayrou, ni Hervé Morin n’aient jamais été de vrais centristes ne veut absolument pas dire qu’il n’y en avait pas à l’UDF, ni qu’il n’y en ait pas au Mouvement démocrate ou au Nouveau Centre. Néanmoins, le rapport de force dans ces deux formations politiques ne joue pas en leur faveur pour le moment. C’est sans doute pourquoi la création de l’Alliance centriste est si importante pour la pensée centriste malgré son actuel poids politique. Car le projet de Jean Arthuis qui a été à la base de la création du parti est bien de réunir l’ensemble des centristes autour d’un consensus où ceux qui pensent comme François Bayrou (celui d’aujourd’hui…) et ceux qui pensent comme Hervé Morin s’agrègent autour de ceux qui défendent le Centrisme du juste équilibre.

Bien entendu, l’Alliance centriste est un parti trop jeune pour pouvoir affirmer qu’elle va demeurer une formation du Centre. Mais son discours est bien un discours centriste cohérent alors que ceux du Mouvement démocrate ou du Nouveau Centre ne le sont que par intermittence. Dès lors, les médias seraient bien inspirés d’accoler, au minimum, l’adjectif gauche au centrisme du Mouvement démocrate et droite à celui du Nouveau Centre (entendons-nous bien, il n’y a rien d’infâmant à être de centre-gauche ou de centre-droit) et de réserver le terme de centrisme tout court à la seule Alliance centriste. Cela permettrait de clarifier la situation et aux médias de remplir correctement leur mission d’information qui est si importante pour la démocratie.

Car, comme le disait Tocqueville, «Plus j’envisage l’indépendance de la presse dans ses principaux effets, plus je viens à me convaincre que chez les modernes l’indépendance de la presse est l’élément capital et pour ainsi dire constitutif de la liberté. Un peuple qui veut rester libre a donc le droit d’exiger qu’à tout prix on la respecte.» Même s’il disait également, «Il n’y a pas de milieu entre la servitude et la licence. Pour recueillir les biens inestimables qu’assure la liberté de la presse, il faut savoir se soumettre aux maux inévitables qu’elle fait naître. Vouloir obtenir les uns en échappant aux autres, c’est se livrer à l’une de ces illusions dont se bercent d’ordinaire les nations malades.» D’où, parfois, la nécessité de «rectifier les noms»…

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